Tour Eiffel Citroën
Citroën
250 000 projecteurs
© Archives Jacopozzi La nuit du 4 juillet 1925, la Tour Eiffel s’embrase. Deux cent cinquante mille ampoules s’allument d’un coup sur toute la hauteur de la tour, épelant en lettres de feu le nom CITROËN. Paris découvre ce que Fernand Jacopozzi a passé deux ans à concevoir : la plus grande enseigne lumineuse du monde.
Convaincre André Citroën
L’idée vient de Jacopozzi, pas de la marque. Il rêve de couvrir la Tour Eiffel d’un nom lumineux, de la base à la pointe, visible depuis toute la région parisienne — mais une telle démesure exige un mécène à sa hauteur. Il fait le tour des grands industriels.
André Citroën n’est pas un industriel ordinaire. Dès les années 1920, il a compris que la publicité est un investissement, pas une dépense — la Croisière Noire à travers le Sahara (1922), la Croisière Jaune à travers l’Asie (1924). Quand Jacopozzi vient le trouver, l’audace du projet le séduit aussitôt : il accepte de le financer, en échange de son nom sur la Tour. Les deux hommes ont des tempéraments voisins — audacieux, perfectionnistes, capables de tenir des délais impossibles.
Jacopozzi dispose de moins de deux ans.
Le chantier

57 kilomètres de câbles électriques. Six mille projecteurs. Deux cent cinquante mille ampoules, triées, testées, remplacées dès qu’une faiblissait. Chaque panneau est subdivisé en cellules commandées individuellement par une centrale de distribution — le principe de la « boîte à musique » que Jacopozzi avait breveté en 1911 et perfectionné en 1927.
Les ampoules sont de six couleurs différentes. Jacopozzi programme des séquences d’animation entières : les lettres qui se forment une à une, un ciel étoilé qui pulse, des comètes qui filent d’un côté à l’autre. Au total, dix animations distinctes seront créées au fil des neuf années d’exploitation.
Le montage s’effectue de nuit, en hauteur, dans le froid et le vent. Les équipes de Jacopozzi travaillent pendant dix-huit mois. Aucun accident grave.
Les plans d’origine
Conservés dans les archives familiales, ces plans révèlent l’ingénieur derrière le magicien : épures de résistance au vent, coefficients de travail des arbalétriers section par section, notes de calcul à la main — et jusqu’au projet d’une horloge lumineuse jamais réalisée. Le dossier porte la cote 815 — « Tour de 300 mètres · Décoration lumineuse ».
Le 4 juillet 1925
L’inauguration coïncide avec l’ouverture de l’Exposition internationale des Arts décoratifs. À 22 heures, Jacopozzi déclenche le tableau de commande.
« La Tour Eiffel avait revêtu sa plus belle robe du soir. »
— Marie Laurencin, 1925

La presse est unanime. On parle de « comète », d’« aurore boréale artificielle ». À quarante kilomètres à la ronde, dans toute la banlieue, les gens sortent pour regarder le ciel de Paris brûler. Jacopozzi reçoit le Grand Prix « Art de la rue » de l’Exposition — reconnaissance officielle d’un art nouveau : l’illumination architecturale comme forme d’expression à part entière.
Lindbergh s’oriente sur CITROËN
Le 21 mai 1927, Charles Lindbergh entame la dernière phase de sa traversée historique de l’Atlantique. Après 33 heures de vol depuis New York, il cherche Paris dans la nuit. C’est le signal lumineux de la Tour Eiffel Citroën qu’il aperçoit en premier — des dizaines de kilomètres avant Le Bourget.
L’anecdote est rapportée dans ses mémoires et dans la presse de l’époque. Jacopozzi n’avait pas prévu de guider les aviateurs ; il avait prévu de faire de la publicité. La lumière ne distingue pas les deux.
La faillite de Citroën
L’installation coûte à Citroën environ un million de francs par an. Des cartes postales vendues dans le monde entier reproduisent la tour illuminée. L’image d’une Tour Eiffel sans l’inscription CITROËN semble incomplète.
En 1934, André Citroën est déclaré en faillite. La firme passe à Michelin. L’une des premières décisions : éteindre l’enseigne, trop coûteuse et trop associée à l’ancien actionnaire.
Les deux cent cinquante mille ampoules s’éteignent pour toujours. Les 57 kilomètres de câbles sont déposés. Il ne reste rien de l’installation matérielle — seules survivent les photographies de nuit, en noir et blanc, qui témoignent de ce que Paris a vu pendant neuf ans.
Fernand Jacopozzi est mort deux ans plus tôt. Il n’aura pas vu l’extinction de son œuvre la plus célèbre.
Dans la mémoire de Citroën
Longtemps après, Citroën a continué d’entretenir la mémoire de l’opération : cette fiche de sa collection « L’Histoire » raconte l’illumination de 1925 et rend hommage au « magicien de l’électricité » qui l’a imaginée.