1928 – 1929 · Paris

Monuments parisiens — 1928 et 1929

Ville de Paris / divers

La Madeleine illuminée par Jacopozzi, Paris 1928 © Archives Jacopozzi

Entre 1928 et 1929, Fernand Jacopozzi illumine les monuments les plus emblématiques de Paris en deux vagues successives. Ce ne sont pas des commandes isolées : elles forment ensemble la reconnaissance officielle de son statut d’illuminateur de la capitale.

1928 — Le dixième anniversaire de l’Armistice

Le 11 novembre 1928 marque les dix ans de la fin de la Grande Guerre. La République décide de commémorer l’anniversaire avec un éclat particulier. Jacopozzi reçoit la commande d’illuminer simultanément quatre monuments du cœur de Paris.

L’Arc de Triomphe est le monument le plus chargé de sens — et le plus difficile à traiter, car il est conçu pour être vu de loin, depuis les huit avenues qui convergent vers lui. Jacopozzi joue sur les deux échelles : les reliefs de la façade — la Marseillaise de Rude, le Triomphe de Cortot — sont éclairés à courte distance, chaque groupe sculpté traité comme un tableau ; les projecteurs principaux, reculés dans les avenues, font de l’arc une silhouette lumineuse visible depuis la Concorde.

La Madeleine pose un problème inverse : c’est un temple néoclassique d’une sobriété rigoureuse, un péristyle de 52 colonnes corinthiennes portant un fronton nu. Tout éclairage brutal l’aplatirait en panneau blanc. Jacopozzi éclaire les colonnes latéralement, chacune individualisée par son ombre propre — la colonnade retrouve sa profondeur et La Madeleine de nuit devient ce qu’elle n’est pas le jour : un objet plastique, habité par ses propres ombres.

La Place de la Concorde est un défi d’échelle. Ce n’est pas un monument : c’est un espace — huit hectares ouverts, l’obélisque au centre, les fontaines, les statues des huit villes de France aux angles. Jacopozzi distribue ses sources lumineuses en plusieurs plans : les fontaines éclairées de l’intérieur, leurs jets d’eau colorés en bleu et blanc ; l’obélisque pris en lumière rasante, ses hiéroglyphes rendus lisibles de nuit pour la première fois ; les statues des villes, chacune avec son propre projecteur.

Le Palais-Bourbon — siège de l’Assemblée nationale — complète le dispositif sur la rive gauche, en vis-à-vis de la Concorde. Sa colonnade néoclassique reçoit le même traitement différencié que La Madeleine : lumière latérale, colonnes individualisées, fronton distinct.

1929 — L’Opéra Garnier

Le 22 juin 1929, c’est le cinquantième anniversaire de l’inauguration de l’Avenue de l’Opéra. La commande de l’illumination de l’Opéra Garnier tombe naturellement à Jacopozzi.

L’Opéra est l’un des bâtiments les plus ornés d’Europe — une façade de pierre et de bronze surchargée de sculptures, de frises, de médaillons, coiffée d’un dôme de cuivre vert-de-gris. C’est exactement le genre de surface qui résiste à l’éclairage banal : trop de relief, trop de profondeur, trop de détail.

Jacopozzi positionne ses projecteurs à angle très rasant par rapport à la façade, de manière à ce que la lumière effleure chaque saillant et plonge chaque creux dans l’ombre. Le résultat n’est pas un bâtiment illuminé — c’est une façade sculptée par la lumière, où chaque groupe de bronze prend un relief théâtral et où la coupole se détache comme une lanterne sur le ciel nocturne.

La logistique des grandes commandes

Plusieurs monuments en simultané représentent une mobilisation considérable. Les Établissements Jacopozzi de la rue René-Boulanger comptent alors plusieurs dizaines d’ouvriers permanents, auxquels s’ajoutent des équipes d’électriciens détachées sur chaque chantier.

Pour les illuminations de l’Armistice de 1928, les interrupteurs généraux de chaque monument sont synchronisés : à l’heure convenue, les quatre façades s’allument en une seule prise. Le spectacle n’est pas sur un bâtiment — il est sur l’axe central de Paris, de l’Étoile à la Concorde.

Le sens d’une reconnaissance

En 1928 et 1929, Jacopozzi n’est plus simplement un technicien qui installe des projecteurs. Il est l’homme à qui Paris confie ses monuments pour ses heures solennelles. Cette reconnaissance n’est pas formulée dans un titre officiel — elle l’est dans la commande elle-même.

Le 22 janvier 1932, la République en tire la conséquence : il est nommé Commandeur de la Légion d’honneur. Il mourra deux semaines après.