1924 · Paris

Magasins du Louvre — La cigogne d'Alsace

Magasins du Louvre

4 600 projecteurs

La cigogne d'Alsace en ampoules sur la façade des Magasins du Louvre, Noël 1924 © Archives Jacopozzi

Noël 1924. L’Alsace et la Lorraine sont françaises depuis six ans — retrouvées après cinquante ans d’annexion allemande. Paris n’a pas fini de s’en réjouir. Les Magasins du Louvre, son client le plus fidèle, commandent à Fernand Jacopozzi une façade de Noël à la hauteur du symbole.

Jacopozzi invente la cigogne.

L’oiseau d’Alsace

La cigogne blanche est l’emblème de l’Alsace — nichée sur les toits des fermes, sur les clochers des villages, si présente dans le paysage alsacien que son retour printanier annonce la saison. Après 1918, elle est devenue un symbole patriotique : les cartes postales la représentent portant le drapeau français, couvrant de ses ailes Strasbourg et Colmar retrouvées.

Jacopozzi dessine son oiseau à l’échelle du bâtiment. La cigogne occupe plusieurs étages de façade, les ailes déployées en largeur. Chaque plume, chaque contour est formé d’ampoules distinctes. Le total : 4 600 ampoules.

L’animation

Ce qui rend l’œuvre extraordinaire, c’est qu’elle bouge.

Jacopozzi utilise le principe des séquences programmées qu’il maîtrise depuis ses premières enseignes lumineuses animées — la même technologie qui, l’année suivante, fera courir des comètes sur la Tour Eiffel. Les ampoules s’allument et s’éteignent selon un programme précis :

  • Les ailes battent — un mouvement lent, gracieux, en deux phases d’allumage alternées qui donnent l’illusion d’un vol ralenti.
  • Le bec s’ouvre et se ferme — animé séparément, il ponctue le mouvement des ailes.
  • La poitrine blanche pulse légèrement, différente des ailes dans sa cadence.

Pour un passant de 1924 — qui n’a pas encore vu la télévision, qui connaît le cinéma muet mais pas les enseignes animées de grande taille — l’effet est sidérant. Un oiseau gigantesque bat des ailes sur un immeuble parisien. La foule s’arrête sur le trottoir.

La technique de la façade animée

La cigogne des Magasins du Louvre est l’une des premières animations lumineuses de façade de grande envergure réalisées en France. Jacopozzi établit avec elle les principes qui gouverneront ses grandes fresques des années suivantes :

Pas d’ampoule nue. Chaque source lumineuse est intégrée dans un dispositif qui la rend lisible de loin — angle d’incidence, couleur du verre, intensité calculée pour la distance de lecture depuis le trottoir.

La vitesse de l’animation est celle de l’œil. Trop rapide, l’image se fond en gris uniforme. Trop lente, l’illusion du mouvement disparaît. Jacopozzi calibre ses séquences pour que le cerveau lise le mouvement sans jamais voir l’artifice.

Le fond est aussi important que le motif. Les ampoules éteintes doivent être sombres — pas seulement inactives, mais invisibles. La nuit, la façade doit sembler noire hors des zones animées, pour que la cigogne se découpe nettement sur le néant.

Un contexte d’expansion

L’hiver 1924 marque le début du long règne de Jacopozzi sur les Noëls parisiens. Les Magasins du Louvre sont son client le plus fidèle — il en reconduira l’illumination pendant treize hivers consécutifs. Mais ils ne sont bientôt plus les seuls : Bon Marché, Bazar de l’Hôtel de Ville, Galeries Lafayette, Samaritaine lui commandent à leur tour des façades de Noël animées.

La cigogne d’Alsace est l’image la plus connue de cette période — sa dimension symbolique l’a rendue célèbre au-delà du cercle des amateurs d’illuminations. Mais elle est autant une démonstration technique qu’un hommage patriotique : Jacopozzi prouve en 1924 qu’une façade de grand magasin peut raconter une histoire.